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4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 13:55

Parution le 27 février 2011

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Extrait : 

Introduction

Je vous parle d’un temps disparu au fil des ans, d’espaces et de gens ayant muté lentement/ irréversiblement et que les plus jeunes appellent antan. 2002, l’arrivée de l’Euro nouveau et beau, le procès de l’amiante par la Cour de cassation et le choc du deuxième tour du Front. L’iPhone n’existe pas encore, nous vivons dans l’Europe des quinze et je suis un étudiant insignifiant que l’on a prévenu tout haut : « tu vas y passer du temps dans c’foutu métro ! »


J'arrive à Paris comme la petite Zazie, mais à contrario de l’héroïne de Queneau, je vais voir du métro. Deux heures de transport chaque jour soit environ quarante huit à la fin du mois. Pourtant -et ça n’est pas que j’y sois indifférent- je vais rester longtemps aveugle à ces couloirs trop grands, aux passagers m’entourant et aux artistes mendiant leur tour de chant. Sur le quai du RER à Nanterre, c’est un petit coeur franc qui me servira finalement de lapin blanc, écartant mes oeillères sur un monde vernaculaire extraordinaire.


Bien qu’ancrés au coeur du train-train quotidien, les transports en commun franciliens peuvent nous amener beaucoup plus loin qu’on ne le pensait au moment de valider notre ticket. Rome, Danube, Europe… autant de stations du coin de la rue qui m’ont fait faire le tour du monde et laissé rompu. Tous ensemble, les passagers franciliens parcourent soixante millions de kilomètres au quotidien, mille cinq cents tours de la Terre entamés dès le petit matin ! Chaque jour, ils passent cinq millions d’heures dans les transports en commun, un millénaire à se déplacer tous les deux jours… C’est moins que le temps sacrifié à rouler dans les voitures particulières, mais alors que les automobilistes sont condamnés à regarder la route embouteillée et les autres voitures arrêtées, comment les usagers des transports en commun utilisent-ils leur temps de déplacement ? Ces mille années sont-elles purement sacrifiées à circuler ?


Au fil de mes déplacements hebdomadaires en solitaire, de nombreuses questions sont apparues avec mes observations, nourrissant avec le temps un inventaire à la Prévert. Une femme chapeautée Quai de la Rapée, les courants d’air frais, carte de membre du club Villeret, inauguration en 1900 « Le métro a cent ans ». Tu me vois dans la cohue ? … Des luttes sans merci, Espagne/Italie/Royaume Uni réunis, un monde sans enfant, absence de poussettes avec les bébés qui dorment dedans, chaises musicales, cathédrales abyssales, ça vous ennuie d’me laisser vot’ siège, j’ai un peu mal ? Une souris électrocutée va pousser deux âmes à se rencontrer, métro du soir espoir ou l’homme à la bière : quelle peut bien être la phrase d’introduction dans une telle situation ? Aubervilliers-Pantin-Quatre-chemins, tous dans le train-train quotidien ! Petit coeur franc mon lapin blanc, carnet bleu dans mon sac à dos : il nous a rejoints : il s’est éteint.


J'ai passé deux ans à voyager conscient, attrapant des yeux le monde m’entourant pour mieux l’appréhender au-dedans. Combien de trajectoires croisées, à quel nombre s’élèvent les vies dont je peux témoigner ? Des transports en commun de Paris, j’ai sans doute été le témoin d’une infime partie. Du haut de mes quarante huit heures dans les transports, et avec seulement une moitié de tour du monde réalisée -petit score- je ne prétends donc pas vous raconter les activités de chaque voyageur. Simplement, j’aimerais vous faire entrer dans ce monde souterrain que j’ai fait mien et voir avec vous la poésie dont il est plein. Voyageurs, lecteurs, attention à la fermeture des portes !

1-Ambiguïté passagère

La dix-septième heure de la journée s’évapore sous un grand soleil tandis que l’écran d’information affiche enfin sur fond bleu l’approche des wagons bondés : direction Paris et ses beaux quartiers. Devant moi qui attend aussi, se trouve  un cœur rouge brodé sur l’omoplate d’un blouson kaki. C’est un jeune homme debout -énième étudiant identique- qui porte sur lui ce cœur d’un centimètre, troublant et impudique. Il tient dans sa main un sac de guerroyeur, avec lanières ballantes et motif camouflage. Sans bouquin ni lecteur MP3, il traîne sa vie intérieure pour seule compagnie… Je n’ai pas ce courage aujourd’hui et la musique dans mon crâne donne un rythme mélodieux à cette scène de gare. Le train de banlieue s’arrête sur les rails en y bloquant ses mâchoires : sur un pas de danse mille fois réglé, les passagers s’avancent en rang serré.

Dans la machine qui fonce vers son souterrain, on reste debout comme des pantins, bousculés par les secousses. Le cœur rouge s’est appuyé contre une cloison du train, et je scrute mon bel inconnu perdu dans ses pensées. Il a placé le bout de ses mains dans chacune des poches du devant de son jean taille basse bleu foncé, et le sac camouflé entre ses jambes avancées, légèrement écartées. Est-ce que l’ambi-valence ou l’ambiguïté d’un homme tient seulement à un tee-shirt à rayures roses qui tombe parfaitement sur la ceinture de son jean ? J’essaie de fixer mes yeux ailleurs mais j’observe en coin chaque détail, des baskets en cuir aux cheveux noirs habilement coiffés en bataille. Visage copieux cerné de fossettes discrètes : c’est Gaël Garcia Berñal, sublime travesti équivoque d’Almodovar, jamais plus beau qu’en homme indécis/fragile/offert, qui pose devant moi sur la cloison du RER. C’est donc cela un "métrosexuel" ? Il se dresse sous les néons du wagon, l’homme nouveau des métropoles qui se cajole, visite les stylistes parisiennes et affronte ses points noirs chez l’esthéticienne.

Je croise à quelques reprises le regard clair du métrosexuel et baisse les yeux, trop embarrassé de ma fascination soudaine pour cette âme souterraine. Je considère la foule déplacée comme captivante, et ma curiosité appuyée est pour elle grandissante. Attention pourtant de ne pas provoquer un incident diplomatique, une rancœur inappréciable et violente à l’intérieur des créatures observées : je suis un hyper-scrutateur patient et non-violent. J’examine encore le regard ambigu derrière les paupières à demi closes, émergeant doucement de son univers intérieur et personnel. En resserrant les jambes contre son sac à dos, l’étudiant me jette un œil discret et fait fuir ma vue avant de porter successivement son attention sur les convives du wagon : il observe à son tour. Désormais je me questionne sur son identité profonde. Avec ses mains amarrées aux poches et son corps posé contre la cloison, offert aux regards hardis/enhardis, il devient un objet de fantaisie sensuelle/char-nelle/sexuelle pour qui veut de lui. Aucune vulgarité pourtant dans ce personnage qui expose pudiquement, sans doute malgré lui, une portion troublante de sa personnalité.

On croise partout l’ambiguïté dans les transports en commun, passagère de notre personne comme peut l’être un parfum. Tapie chez vous comme chez moi, l’ambivalence est en nous éternellement présente et interrogée par autrui qui observe, questionne et juge. Quand le train s’est remplit à nouveau de la lumière d’une station, et qu’il s’est arrêté pour accueillir dans sa carcasse une toute nouvelle cargaison, le joli cœur brodé m’a tourné le dos et s’est sauvé vers une correspondance inconnue, exotique sans doute. Où s’éloigne-t-il et sous quel prétexte ? Je ne saurai jamais si mon invention fut la bonne –elle m’est pourtant si tendre !- mais il allait pour moi retrouver sur les Champs Elysées une belle jeune fille à la mode, boudeuse d’avoir dû l’attendre.

Plus tard, j’ai rencontré la jeune fille boudeuse qui quittait la capitale, assise sur le skaï d’un RER tout sale. Elle est entrée dans mon décor à la manière des grandes dames, passant une main sous sa jupe au moment de s’asseoir. Cheveux blonds ondulés sur une peau diaphane, elle offre son visage à la pâleur de la fin du jour et j’examine une mèche de sa blondeur tombant devant son oreille. Quelqu’un derrière elle peut-il admirer les fossettes de sa nuque délicate et goûter la tiédeur de cette intimité nichée dans le creux de son col ? Au dehors, les rails s’étalent sans fin et je la regarde les observant. Elle s’est enveloppée dans une bulle douillette de chimères, loin des secousses qui nous froissent et nous altèrent. Le visage tourné vers l’extérieur, ses yeux clairs parcourent les champs de ruines ferroviaires, malheureux vestiges urbains de nos banlieues mortifères. Les échangeurs défilent sans qu’elle se rapproche, et alors que mon jean effleure ses cuisses nues, un fossé s’est creusé/foré/fouillé entre nous.

Elle a dans le cou quelques bijoux : un anneau doré et deux grains de beauté légers. Ainsi soulignée, sa peau claire est une invitation aux regards caressants. Sous son pardessus marron, le corsage léger dessine un décolleté carré et on peut seulement deviner la naissance du creux de ses seins sous le tissu fleuri. Ce trou nouveau dans mon cœur qui fait mal dans la poitrine, est-ce une flèche amoureuse ? Improbable coup de cœur qui m’atteint là, sentiment ambigu qui affleure. Vers où voyage-t-elle cette jeune femme boudeuse dont le visage s’incline vers les rails ? Et d’abord, peut-on parler de voyage là où la plupart d’entre nous rentrent chez eux, se déplacent sans plaisir et circulent en aveugle dans les boyaux du métro ? On ne sillonne pas quotidiennement  l’Ile-de-France pour le plaisir mais par nécessité, pour se rendre d’un lieu à un autre. Ce terme de voyageurs sans cesse reconduit incarne certainement la plus grande ambiguïté des transports en commun parisiens. Je ne suis pas touriste, ni toi globe-trotter ou bourlingueur. Et ces autres autour de nous, sont-ils visiteurs/campeurs ou simples passagers érein-tés/épuisés ?

Je ne sais pas où elle va, la station où la jeune fille boudeuse se séparera de moi. Elle garde les mains jointes sur son petit sac noir et mes yeux parcourent chaque détail : je veux tout garder d’elle, de son charme intemporel. Alors que je m’entiche et l’adore, elle garde retroussées ses lèvres roses et son regard loin au dehors. Il est dix-sept heures encore, nous entrons bientôt en station et là se trouve ma destination. Sur notre gauche, les derniers immeubles s’alignent hauts dans le ciel et déjà le prochain quai se dessine. Vais-je me lever pour la quitter ou oser un détour par chez elle et agrandir dans mon cœur cette blessure nouvelle ? Le train de banlieue s’est arrêté. Autour de moi les passagers se lèvent et s’avancent vers les portes mais peu m’importe. Dans le mouvement cependant, un téléphone portable appelle : une sonnerie mesquine et rebelle, extraite du petit sac noir de la belle ! J’ai sauté de mon siège, traversé la foule de passagers et sauté vivement sur mon quai bétonné. De quelle horrible ambiguïté est-elle la messagère ! Alors que le ronronnement du train berçait mes errements, et la peau blanche de ses jambes nues sous sa jupe rayée laissait présager d’une jeune femme d’un autre temps, son téléphone portable a brisé le charme.

Pour qui observe et dessine une carte mentale des passagers qui l’accompagnent, les apparences sont parfois trompeuses et les ambiguïtés nombreuses : les clochards du métro n’ont-ils pas toutes nos maisons au-dessus de leur tête ? La ligne une, parmi les plus modernes du réseau, n’est-elle pas aussi la plus ancienne, la première à avoir éventré les grandes avenues parisiennes ? Le métro semble s’amuser de ces contresens et nous les confrontons chaque jour.

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La suite.... précommande le 20 février 2011

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Published by Igor-le-Chat - dans Idées lecture
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